Interview : Christian Gaillard

Interview : Christian Gaillard

Actualité de Carl Gustav Jung

Christian Gaillard. Interviewed in   Abstract Psychiatrie, 2001.

Les réflexions de Christian Gaillard portent sur la psychanalyse, qu'il qualifie de plurielle au sens où elle comprend perses façons de pratiquer et de penser le rapport à l’inconscient. À la persité historique et actuelle du mouvement psychanalytique s'ajoute une pluralité de pratiques et de références, à l'intérieur même des institutions jungiennes. Mais la pratique et la pensée jungiennes se révèlent << imageantes >>,
<< émergentistes >> et appréhendent l'inconscient en termes de structure et de processus.
 
* Journée placée sous l'égide de l'AIHP le 2 février 2002 sur le thème "La rencontre manquée Freud/Jung.Lecture de deux autobiographies"
 
** Vient de paraître chez Calmann-Lévy, Paris.
 
Abstract. Que dire cette nécessité qui sernble émerger de cette rencontre, de travailler é une définition de la psychanalyse, qui suppose un écart entre le p6re fondateur et sa création ?

>>> Christian Gaillard. Je voudrais dire tout d'abord combien je suis heureux de cette << Journée scientifique >> organisée à l'initiative d'Alain de Mijolla par I'Association internationale pour I'histoire de la psychanalyse (AIHP)*. Elle fait suite, à vrai dire, à toute une série d'échanges personnels et amicaux qui se sont concrétisés par ma participation ainsi que par celle de ma collègue suisse Verena Kast et de mon collègue américain Thomas B. Kirsch au colloque de I'AIHP qui a eu lieu I'an dernier a Versailles, et aussi par le fait qu'Alain de Mijolla m'a demandé de lui proposer et de coordonner les contributions jungiennes à son Dictionnaire international de psychanalyse**. Il semble donc que le temps où nous nous ignorions obstinément les uns les autres soit désormais révolu. Aujourd'hui, la psychanalyse est en effet manifestement plurielle, et la confrontation entre ses perses composantes, entre les perses façons d'étre analyste fait partie de la vie quoticienne de tout analyste. Et puisque vous m'interrogez sur mon souhait que nous travaillions, chacun de nos groupes pour ce qui le concerne et ensemble, à une definition de la psychanalyse qui prenne en compte ce qu'elle est aujourd'hui devenue, de la psychanalyse je dirais tout d'abord qu'elle a pour objet non pas, à proprement parler - et au contraire de ce qui était le premier projet de Freud, son projet scientifique en 1895 -, le fonctionnement psychique, mais le rapport à l'inconscient. Le propre de la psychanalyse, pour moi, c'est de créer un rapport réglé, théorisé, et le cas échéant thérapeutique, avec l'inconscient. Avec toutelois perses façons de le pratiquer et de le penser. Car il y a à I'évidence pers types de pensées en psychanalyse. C'est-à-dire que ce qui distingue et oppose entre elles les différentes traditions qui composent le mouvement psychanalytique ne porte pas tant pour moi sur telle ou telle condition de son exercice mais bien sur l'essentiel : nous ne pratiquons pas et nous ne pensons pas le rapport à I'inconscient de la même manière selon que nous sommes freudiens, kleiniens, lacaniens, jungiens...

Abstract. Mais alors, quelle conception avez-vous de l'inconscient ?

>>> Christian Gaillard. Je dirais tout d'abord de l'inconscient qu'il m'échappe, qu'il défie toute prise, verbale, et conceptuelle a fortiori, mais aussi plastique et même émotionnelle. Le moi << n’est pas maître dans sa propre maison >>, enseignait déjà Freud ; il est mis à la question, mis en question, démis, dépris non seulement de ses prétentions à la maîtrise, mais aussi de ses représentations et valeurs idéales, héritées ou construites. C'est Freud en effet qui, le premier, a parIé de regression, de figuration, de dramatisation et de symbolisation à propos du travail du rêve. Mais voilà que Jung, dans la foulée de ses propres travaux à Zürich, en vient à creuser sous la leçon freudienne, a partir de sa propre expérience en la matière, expérience auto-clinique et expérience de clinicien, au risque cle mettre en péril I'édifice si patiemment et, il faut bien le dire, si jalousement construit par Freud. Une des conséquences majeures de son avancée est une sorte de renversement de point de vue, à la fois pratique et épistémologique quant au rapport à l'inconscient. A suivre Jung, à suivre la voie qu'il a ouverte à la psychanalyse, l'inconscient n'est plus appréhendé et conçu au seul titre du refoulement, mais il est reçu, observé et surtout pratiqué dans une position d'étonnement, de surprise et d'accueil. De sorte qu'il est alors tenu pour premier, initial et toujours recommencé, largement autonome et surtout radicalement autochtone, c’est-à-dire vivant largement de sa propre vie et à partir de son propre fonds. L’inconscient est une affaire en cours, qui s'avance et qui s'impose, avec sa consistance et son insistance propres, largement à notre insu, que nous nous efforçons d'appréhender en termes de structures et de processus. Quant à la réflexion qui s'ensuit, elle ne porte pas tant, dés lors, sur les conditions clans lesquelles l'inconscient se trouve produit, mais plutôt sur le fait que, de là, de l'inconscient, naisse de la conscience, et naisse quelqu'un, quelqu'une, un sujet, singulier, aux prises avec ce dans quoi il était pris et est toujours assez largement pris, assujetti, du fait de I'histoire dont il provient, d'ailleurs largement transgénérationnelle, une histoire qui avance, et qu'il a à faire avancer. Ainsi la psychanalyse, avec et après Jung, porterat-elle sur le devenir-conscient, tout autant et bien plutôt que sur le devenir-inconscient. Ce qui, de fait, constitue un renversement, une révolution a la fois clinique et épistémologique en psychanalyse. Et c'est dans cette perspective que nous en venons a parler d' << inpiduation >>, de processus d'inpiduation. La problématique jungienne n'est donc pas à proprement parler métapsychologique, elle ne construit pas cle topiques. La pensée et la pratique de Jung sont dynamiques, c'est-à-dire qu'elles portent sur des rapports de force. Mais toute une partie des concepts qu'il propose sont des concepts singuliers, singuliérement vivants, animés, délibérément dramatisés (et même sexués !). Ceux qui sont les plus caractéristiques de sa démarche et donc du rapport à l'inconscient cans lequel il s'est engagé et nous engage (ceux d'imaqo, d'anima, d'animus, d’ombre, et même du soi), ne sont pas faits pour contribuer à la représentation que nous pouvons nous faire de I'appareil psychique et de son fonctionnement. Ils sont la pour servir à la reconnaissance des perses modalités du devenir-conscient, à un certain moment. Un tel rapport à l'inconscient, qui sera des lors marque par toute une dynamique d'interpellation, de contradiction, de compensation et de complémentarité, je propose, pour bien mettre en évidence la compétence à l'expression et a la transformation propré au travail inconscient, de le qualifier aujourd'hui d'émergentiste. De la, en effet, naît ce plaisir si particulier qu'on éprouve dans I'analyse ainsi pratiquée et conçue a se familiariser avec des personnages, des paysages, avec I'histoire et les mille événements qui alors viennent au jour, au fil d'une analyse, et qui constituent l'univers intérieur, la scène intérieure de tout un chacun. Une dialectique, manifestement et délibérément animée, se met en jeu, dont le centre de gravité et I'axe de développement se trouvent cans cet ailleurs de nous-mêmes qui nous échappe, mais qui aussi nous anime, nous structure et nous oriente.

Abstract. Pouvez-vous nous dire quelques mots de la technique de << l'amplification >> ?

>>> Christian Gaillard. La pratique de I'amplification se distingue de la pratique fondatrice de la clinique freudienne, celle des associations libres, et elle est caractéristique des démarches qui s'inscrivent cans la voie ouverte par Jung à la psychanalyse. L’ouvrage écrit par Jung en 1911-12, intitulé Métamorphoses et symboles de la libido peut ici servir d'exemple. Car ce qui, dans ce livre, occupe Jung, c'est le sort d'une jeune femme dénommée dans ce livre Miss Miller, qu'il n'a d'ailleurs jamais rencontrée person nellement, et qui était une patiente du Dr Flournoy, de Genève. Pour mieux la connaître, il ne dispose en fait que de réflexions de voyage consignees par la jeune femme, de deux poèmes et d'une sorte de drame qu'elle avait composés dans un état qualifié à l'époque d'hypnagogique, le tout manifestement hanté par le thème du héros. Jung se plonge dans la lecture de ces documents à partir de 1909-10 et, pour soutenir son exploration de l'univers fantasmatique de cette jeune femme, il laisse venir à son esprit et sous sa plume, toute une masse bientôt déferlante de mythes, de rites et de récits pers qu'il collecte dans des ensembles culturels qu'iI rassemble pour composer ce livre si riche en rebonds qu'on peut s'y perdre. Lui pourtant ne s'y perd pas, ne perclant jamais de vue les affaires de ladite Miss Miller, qu'il montre vouée à un imaginaire sans corps et menacée de schizophrénie par l'incapacité où elle se trouve de faire face à son conflit actuel et immédiat: aller de I'avant, dans le sens de ses émois amoureux, ou se replier clans un mouvement régressif vers un passé pourtant dépassé, qui la retient avec toute la force d'une attraction incestueuse qui, découvre-t-il alors, va bien au-delà, ou plutôt bien en deçà de son attachement à sa mère : jusqu'a ces états premiers où, derriere la beatitude et l'instinctivité animale, se profile la promesse d'une inclusion sans mots et sans histoire dans une unite idéalement matricielle.

On voit par là que l'exercice de I'amplification consiste à se laisser fréquenter, explorer et vivre les scènes et les histoires qui, d'où qu'elles viennent, permettront de mieux prendre la mesure et de mieux prendre conscience de ce à quoi on a à faire, ici et maintenant. Le bénéfice d'un tel exercice est double. Il engage à s'affronter, à se confronter, à cela même dont on ne voudrait rien savoir et il donne à penser de façon créative. Cest à partir de ce livre en effet que Jung prendra ses distances avec la théorie freudienne de l'inconscient pour créer progressivement sa propre << psychologie analytique >> De même, quelque trentecinq ans plus tard, en 1946, lorsqu'il aura à rendre compte de sa propre pratique du transfert et de I'analyse du transfert, Jung, pour le plus grand étonnement d'une bonne partie de ses lecteurs d'alors, se servira, pour la présenter et mieux la faire comprendre, des recherches dans lesquelles, des 1935-36, il s'était lancé pour saisir le sens apparemment caché, et même, disait-on, secret, des travaux de laboratoire et des réflexions développées depuis des siécles par les anciens alchimistes. L’amplification, qui passe ici par la fréquentation de l'iconographie et de la littérature alchimiques, soutient en fait et même nourrit le goût de l'énigme et ainsi relance la provocation à avancer encore et à découvrir l'inattendu, l'imprévisible, le surprenant, souvent dérangeant. C’est un moyen de se départir des facilités de l'orthodoxie, D'autant qu'une telle pratique est bien sûr mobilisatrice émotionnellement, au point, souvent, de s'avérer saisissante. En fait, I'amplification, on le voit tout notarnment dans cet exemple de la fréquentation de I'alchimie par Jung, fait retrouver et vivre le sentiment (<< Gefühl >>) par la sensation, au plus près du corps qui se souvient et qui s'engage, et donc au plus prés de soi-même. Elle a aussi pour effet de nous mettre en prise sur un autre temps, sur un autre rythme que ceux des débats et des drames qui nous occupent dans l'instant. L’amplification du vécu du transfert et de I'analyse du transfert par I'alchimie auront permis à Jung, à la fois et paradoxalement, de se distancier de l'immédiat, de s'en détacher, et de se donner une conscience plus rapprochée, plus ajustée, de ce qui pour lui se joue dans la relation analytique.

Abstract. Qu’en est-il actuellement de cette pratique de I'amplification ?

>>> Christian Gaillard. Il y a lieu de distinguer plusieurs << courants >> à l'intérieur de la tradition jungienne. C'est mon collégue anglais, Andrew Samuels, qui a proposé cette analyse. Il distinque quatre grands << courants >>, du plus tenté par le freudisme au plus << intégriste >>, en passant par les courants dits respectivement << génétique >> et << classique >>.

Le courant jungien le plus << génétique >> et sur tout celui qu'on peut qualifier de << freudianisant >>, ne manifeste guère de goût pour I'amplification. Les analystes qui en relèvent, souvent s'en distancient, au contraire, considérant que c'est Ià un héritage dépassé. Ils le laissent bien volontiers aux jungiens plus << classiques >>, ou aux << intégristes >>. La pratique de I'amplification serait donc en désuétude dans une large part du monde jungien. Si ce n'est qu'on la retrouve Dans plus d'un aspect de la pratique des analystes jungiens, cans quelcue << courant >> de notre mouvement qu'ils s'inscrivent....

Abstract. Comment cette spécificité se révèle-t-elle dans la pratique ?

>>> Christian Gaillard. Elle se manifeste notamment dans le travail avec les rêves. Un travail qui, avec ou sans amplification explicitement pratiquée, est caractérisé par le fait que, dans une clinique junqienne, on << ne part pas >> du rêve, en suivant le fil des << associations libres >> par exemple, mais, au contraire, on le circonvient, onl'explore dans chacune de ses parties et dans sa configuration d'ensemble et on y revient. Car, pour Jung, non seulement le rêve n'est pas que << la réalisation camouflée d'un désir refoulé >>, comme I'a toujours soutenu Freud, mais il est reçu et considéré comme la meilleure expression possible, à un certain moment, de ce qui ne saurait être mieux représenté, ni dit ni surtout vécu autrement (je viens d'ailleurs de donner là la definition jungienne du symbole). Ainsi dans ma pratique clinique, lorsque a eu lieu tout le travail d'association et le cas échéant d'amplification, je demande assez souvent que mon analysant se le redise, de façon a le retrouver clans son expression manifeste, enrichi en somme de tout ce qui a pu s'en dire, et qui donc se trouve contenu, mais de façon ramassée, condensée, et le plus souvent énigmatique, dans le souvenir de son expression manifeste premiére. En fait, I'analyste jungien interprète peu, si interpréter veut dire tenter de donner le sens de ce qui se présente. Il accompagne bien plutôt et soutient, par ses interventions, la fréquentation et l'exploration d'un rêve, d'un symptôme, d'un événement, d'un comportement, d'une representation, de façon à aider à mieux reconnaitre ce qui s'y manifeste et mieux s'y confronter. Quant à la question du pan, si, dans la cabinet de Jung à Küsnacht il n'y en avait pas, il est largement répandu chez les analystes jungiens d'aujourd'hui, lesquels s'en servent ou non, en fonction de la structure et de I'histoire de chacun de leurs analysants et parfois aussi en fonction du moment où on se trouve dans le travail en cours. Mais en tout état de cause, il n'y a pas de fétichisme du pan dans les cabinets jungiens. La vraie question étant, à mon sens, de savoir si et comment on peut assurer les effets du pan, qui sont des effets d'émergence et donc des effets de surprise, en même temps que d'accueil de ce qui se présente, notamment par déplacement du centre de gravité, du centre de gravité du corps, clans le rapport à l'inconscient.

Abstract. Mais pourquoi donc alors ne pas s'en tenir au très classique pan, l'emblème même de la psychanalyse ?

>>> Christian Gaillard. Pour une raison vraiment jungienne : parce qu'entre I'analyste et I'analysant, l'inconscient intervient, il intervient en tiers, et c'est à ce qui s'en manifeste que l'un et I'autre, I'analysant et I'analyste, ont à faire, chacun à sa place, de part et d'autre, et dans la position qui lui est propre. De sorte que le débat << pan ou face à face >> est décidément un faux débat, sur le fond: la question n’est pas, fondamentalement, celle du dispositif de I'analyse, mais bien celle de la conception et de la pratique qu'on a de l'inconscient. C'est pour la même raison, par le fait que l'inconscient se place, intervient et demande à étre reçu en tiers entre I'analysant et I'analyste, avec ses propres effets d'émergence, sa propre competence à l'expression et à son propre rythme, que le nombre des séances dans la pratique clinique jungienne est ordinairement moins serré que dans les traditions freudiennes. Et c'est encore pour la même raison que si une thérapie jungienne peut être assez brève, nos anayses, au contraire, sont souvent très longues ; parce qu'en fait un processus est en cours, largement autonome et autochtone, qu'il s'agit d'accompaqner, au rythme de sa propre réalisation, laquelle est une réalisation de soi, plutôt qu'une << réalisation du désir >>. En fait, si la problématique jungienne est, curieusement, et jusque dans ses expressions les plus conceptuelles, une problématique à la fois émergentiste et dialectique, en même temps qu'une pensée des structures et des processus, c'est qu'elle s'attache à donner la meilleure expression possible d'une certaine pratique du rapport à l'inconscient, une pratique dont elle serait en somme elle-même, a sa manière, une amplification.

Propos recueillis par Nathalie Elmalih

ELÉMENTS BIBLIOGRAPHIQUES

Jung, PUF, << Que sais-je ? >>, Paris, 2001.

Le Musée imaginalre de Carl Gustav Jung, Stock, Paris, 1998.

Les Évidences du corps et la vie symbolique, ouvrage collectif, Ecole nationale supérieure des beaux-arts, Paris, 1998.

Donne in mutazione, Moretti e Vitali, Bergamo, 2000.